Quand l'empathie devient un fardeau
Il y a quelques années, j'ai failli tout lâcher.
Les établissements venaient de rouvrir leurs portes à la zoothérapie après la pandémie. Les personnes âgées que je retrouvais étaient émotionnellement carencées, démunies, et je réalisais que j'étais souvent leur seule visite depuis des mois. Le désespoir, je le sentais dans la pièce avant même d'entrer.
Et moi, je me laissais absorber par toute cette souffrance.
Je rentrais chez moi et je pleurais toutes les larmes de mon corps. J'avais l'impression de ne jamais en faire assez. Puis un soir, j'ai compris que ce n'était plus de la compassion : c'était un puits sans fond qui m'aspirait.
La fatigue de compassion venait de me rattraper.

Ce phénomène invisible qui guette
ceux qui donnent beaucoup
La fatigue de compassion, ce n'est pas un simple coup de fatigue. C'est cet état d'épuisement profond qui s'installe quand on est constamment exposé à la souffrance des autres.
Et elle touche particulièrement celles et ceux qui s'engagent corps et âme dans la relation d'aide. Les zoothérapeutes, les éducateurs spécialisés, les infirmières, les intervenants : toute personne dont le métier est de tenir la lumière pour les autres.
Le piège, c'est qu'elle arrive souvent par derrière. On ne la voit pas venir parce qu'on est justement en train de faire ce qu'on aime le plus au monde.
Depuis la pandémie, le phénomène s'est intensifié. Les troubles anxieux ont augmenté dans toute la population, et la demande d'accompagnement aussi. Tu donnes plus, plus souvent, à des gens qui traversent davantage. Forcément, quelque chose finit par céder.
Les signaux à ne surtout pas ignorer
Voici ce que j'aurais aimé reconnaître plus tôt, et ce que je veux que tu reconnaisses chez toi avant qu'il ne soit trop tard.
L'épuisement émotionnel : ce vide après les séances, cette sensation d'être une bougie consumée.
La désensibilisation : avoir du mal à éprouver de l'empathie, même pour tes clients. Même pour tes animaux.
L'irritabilité : perdre patience pour des niaiseries, devenir cynique sans le vouloir.
Les troubles du sommeil : ne plus arriver à décrocher, ruminer les séances la nuit.
L'isolement : ne plus avoir la force de voir qui que ce soit en dehors du travail.
Si tu te reconnais dans deux ou trois de ces signaux, ne les balaie pas du revers de la main. C'est ton corps et ton cœur qui te parlent.

Ce que ta fatigue coûte (et à qui)
La fatigue de compassion ne t'affecte pas toi uniquement. Elle se propage.
Ton efficacité thérapeutique diminue : quand tu es épuisé, ta capacité d'écoute et d'empathie rétrécit. Tes interventions perdent en qualité, même si tu fais tout ce que tu peux pour que ça ne paraisse pas.
Et tes animaux partenaires, eux, le sentent. Ce ne sont pas des outils. Ce sont des êtres ultra-sensibles à ton état intérieur. Un animal stressé par un humain stressé, c'est une intervention qui perd sa magie.
Sans compter qu'on peut se retrouver à traiter nos clients comme des cas plutôt que comme des personnes. Et ça, c'est à l'opposé de tout ce qui nous a amenés ici.
Mon tournant :
cordonnier mal chaussé, plus jamais
Je vais te dire quelque chose qui m'a coûté de l'orgueil à admettre : malgré toutes mes compétences, malgré plus de 20 ans d'expérience, j'ai été incapable de m'appliquer à moi-même ce que je prêche à mes étudiants.
Le déclic est venu quand j'ai utilisé le peu d'énergie qu'il me restait pour appeler une travailleuse sociale. Pas une amie. Pas un collègue. Une professionnelle qui allait me dire des choses que je ne voulais pas entendre.
Puis des amies fidèles m'ont tenue. J'ai réorganisé mon horaire. J'ai pris du vrai repos. J'ai réévalué ce que j'apportais, et ce que je pouvais vraiment apporter sans me détruire.
Et j'ai compris que demander de l'aide n'était pas une faiblesse. C'était un acte de compétence professionnelle.

Tes gestes concrets cette semaine
Si tu te reconnais, même juste un peu, voici trois gestes à poser maintenant, pas dans six mois.
- Reconnais les signes. Écris-les. Mets des mots dessus. On ne peut pas transformer ce qu'on refuse de voir.
- Trace une ligne claire entre travail et vie personnelle. Un rituel de fin de journée. Un moment sacré avec tes animaux où tu ne fais que les regarder vivre. Une marche sans téléphone.
- Entoure-toi de gens qui comprennent. Collègues, mentors, groupes de parole. La fatigue de compassion meurt quand elle est partagée. Elle grossit dans le silence.
Ton travail transforme des vies. Mais pour continuer à transformer celles des autres, tu dois protéger la tienne.
Prendre soin de toi, ce n'est pas de l'égoïsme. C'est la condition même pour continuer à faire ce métier magnifique. Tes clients ont besoin de toi debout, pas de toi qui t'éteint à petit feu.
Et toi, est-ce que tu as déjà senti la fatigue de compassion frôler ta porte ? Qu'est-ce qui t'aide à rester debout ? Réponds-moi, j'ai toujours plaisir à te lire.
À bientôt,
Sylvie
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